Aide d’urgence auprès de 200 familles de Mosul

Juillet 2014
Retour d’Irak…


On les appelle les “Juma”, ceux du vendredi…  Sur leurs doigts, on aperçoit encore les traces des alliances fraîchement arrachées par les janissaires de l’Etat Islamique d’Irak et du Levant, les Daesh. Pour toute fortune, ils portent le pantalon, la chemise et leur carte d’identité que ces derniers ont bien voulu leur laisser au passage du check-point, à la sortie de Mosul. Malgré tout, ces hommes, ces femmes et ces enfants, dans leur grande majorité chrétiens d’Irak, ont réussi à sauver leur dignité de l’enfer prédit sur les hauts-parleurs et dont ils ont réchappé…  
 
Depuis le 16 juin, ces 5.000 ultimes chrétiens de la ville de Mosul -qui en comptaient 60.000 avant l’intervention américaine de 2003- sentaient bien que leur sort était suspendu au bon-vouloir de ces nouveaux envahisseurs islamiques. La vie suivait à peu près son cours ce dernier mois. “Nous ne comprenions pas leur langue, ils ne parlaient même pas l’arabe, les Daesh ne sont pas des irakiens” dira Yunès, jeune réfugié de 12 ans. Même quand les premiers “nun” (pour Nazaréens) furent peints sur les murs de leurs maisons, les habitants de la ville se disaient encore que c’était pour les différencier, les répertorier, voire les protéger…
 
En revanche, quand les mégaphones ont diffusé d’une voix neutre, dans les rues de Mosul, l’ultimatum des trois consignes à l’attention des Kafirs (chrétiens, Yézidis etc) : leur conversion à l’Islam, le paiement de la Jizyat (l’impôt qui protège pour mieux les marginaliser, les dhimmis), ou le départ de la ville le samedi à midi, alors tous comprirent et firent leurs valises. Le glaive n’était plus très loin…
 
Aussitôt, dans la nuit du vendredi au samedi, ils confièrent, dans le plus grand secret, leurs parents malades et instransportables aux voisins et amis musulmans de leur quartier, ils chargèrent  leur voiture, et prirent la route du nord, celle du Kurdistan irakien, seule issue possible. Ceux qui passèrent au premier barrage du Daesh, vers quatre heures du matin, ne virent que des gardes endormis, et poursuivirent leur route vers le Kurdistan.
 
Les autres, ceux qui arrivèrent au check point à sept heures du matin le samedi, durent abandonner voiture, bijoux, argent, nourriture, valises, aux mains du Daesh, et reprirent leur route à pied, sur un kilomètre, avant d’être accueillis par les peshmergas, les combattants Kurdes, qui les attendaient au poste suivant. Même les femmes chrétiennes ayant revêtu l’abaya (long manteau islamique) avaient été dépouillées de tous leurs biens. Tous ont tout perdu. Mais tous sont passés vivants. Traumatisés, mais vivants.  Et dignes.
 
Car ces familles, héritières des premiers temps du christianisme, portent solidement ancrées en elles la fuite en Egypte, de Joseph et sa famille, devant les armées du Roi Hérode. “Si l’on ne te veut pas dans un endroit, va ailleurs, nous confiera un religieux. Ce que ne nous ôtera jamais le Daesh, c’est la Liberté !”.
 
Alors, tous les chrétiens, mais aussi les Yézidis (communauté  religieuse du nord de l’Irak) et les musulmans sunnites effrayés par leur avenir sous le joug d’une loi qu’ils ne comprennent pas, sont remontés vers les terres plus clémentes des Kurdes. Les familles s’entassent dans des écoles, des clubs de sport, des maisons de boue séchée, chez des habitants eux-mêmes très pauvres… Partout où ils trouvent un toit pour se protéger de la chaleur étouffante (45 °) de la plaine de Ninive et des montagnes kurdes. Une solidarité particulière s’est aussitôt manifestée à leur égard, de la part des chrétiens comme des musulmans du nord du pays. Dans le village de Chioze, c’est Abou Faadi, le Kurde, qui accueille une vingtaine de familles chrétiennes de Mosul. Il les loge, les nourrit, veille sur eux, avec une bienveillance non affectée. Dans l’ancestral Monastère de Cheikh Matti, dont la construction remonte au IVème siècle, perché sur les hauteurs en face de Mosul, ce sont les moines Syriaques orthodoxes qui logent soixante familles dans leurs cellules. Le père Yunès, médecin, a perdu sa clinique et sa “belle maison”. Comme les autres, il est passé samedi matin, ne sauvant, pour toute fortune, que sa soutane et son énergie phénoménale à soigner les déplacés… A Qaraqosh, les habitants de cette ville chrétienne, eux-mêmes menacés, accueillent des centaines de “Juma” aux portes du Califat. Chacun y va de son soutien, même si le Daesh, basé à seulement 500 mètres de la ville, a coupé l’eau et que l’électricité peine à alimenter les quartiers.
 
Avec Samir, professeur de Français de notre lycée international, nous avons parcouru les villages du nord afin de répartir l’aide financière de Mission Enfance, entre deux cents familles “Juma”. Riches et pauvres sont désormais égaux dans leur dénuement. Samir, chaldéen (église chrétienne d’Orient) lui-aussi, reconnaissait nombre d’entre eux au fil de nos distributions. Mais quand Paulus s’est présenté devant nos enveloppes, il a eu un choc. Un des hommes les plus riches de Mosul se présentait à nous pour recevoir… 150 dollars ! Le Daesh a fait exploser son usine, et comme les autres, il est ressorti du terrible check-point, dévalisé, à pied… Dans son regard, la fatalité du sort commun, “eh oui, moi aussi…”.
 
A chaque fois, nous entendions la même histoire, celle de l’infernal barrage. A chaque fois, nous entendions “Honte à Al Maliki ! » (le premier ministre chiite, indétrônable depuis 2006, accusé d’avoir négligé les irakiens sunnites aujourd’hui vengeurs). Mais nous entendions aussi “que fait la communauté internationale pour le peuple irakien ?”… “C’est l’Amérique qui nous a mis dans cette situation. Ce qui se passe aujourd’hui répond à leur plan de division de l’Arabie » (le plan des quatorze entités arabes réparties entre Syrie, Irak, Yemen, Libye, y compris Arabie Séoudite), déclare le père Sélim. L’Iran, l’Europe, le monde entier est visé d’un doigt accusateur… Toutes les versions circulent face à l’incompréhension de l’apocalypse qui a submergé l’Irak depuis la mi-juin… Il est certain qu’en laissant sortir vivants ces pauvres gens de Mosul, ces derniers témoignent du pouvoir effrayant des hommes du Califat…
 
Le Daesh, assis sur son tas d’or fruit de ses pillages des habitants de Mosul, veille de l’autre côté des 1.050 kilomètres de ligne de démarcation qui sépare le Kurdistan du reste de l’Irak. Avec une provocation parfaitement orchestrée, cette poignée d’hommes (ils ne seraient que 13.000 sur l’ensemble du territoire irakien) fait exploser chaque jour une nouvelle mosquée, une nouvelle église de Mosul, dont les chaînes de télévision locale se font l’écho en continu. Crève-coeur pour tous, chrétiens comme musulmans, la propagande du Calife Ibrahim, maître en communication, fait son effet.
 
Aujourd’hui, les victimes de Juma affichent clairement leur désir d’en finir avec ce pays “qui ne veut pas d’eux”… Et l’impérieuse soif, après le traumatisme de Mosul, de vivre ailleurs, en paix et libres, et de donner une éducation sérieuse à leurs enfants. Un rêve simple, peut-être trop simple…
 
Domitille Lagourgue
Directrice de Mission Enfance

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